Clark Ashton Smith chez Mnémos

Angarth
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Re: Clark Ashton Smith chez Mnémos

Messagepar Angarth » 27 septembre 2017 à 15:40

Albumine Tagada a écrit :@ Angarth : Vu que tu as l'air de bien connaître l'auteur, quelle(s) édition(s)/traduction(s) conseillerais-tu pour un novice qui aurait envie de découvrir Smith en français ?

J'aurais envie de dire toutes les autres éditions, le souci c'est que les premiers livres de Smith traduits sont soit hors de prix, soit introuvables. A part ça (et quelques-uns de ces anciens textes dispos dans des anthologies), il reste d'excellentes traductions : de ses poèmes en prose chez La clef d'argent (que je conseille particulièrement), une bonne compil de ses meilleurs vers chez L'oeil du sphinx (même si avec cette forme disons qu'on perd un peu en français), et au niveau fiction La flamme chantante... C'est tout, et ce texte ne montre pas l'auteur dans son style le plus marqué/incantatoire, c'est-à-dire pas grand-chose niveau fiction c'est tout le problème.

Albumine Tagada a écrit :Et dommage pour les Mnémos si, comme tu le dis, c'est un tel massacre.

Albumine Tagada a écrit :Qu'est-ce qui t'a déplu/choqué (étant traducteur, ça m'intéresse !), plus précisément ?

Un massacre, c'est surtout que la traduction ne convient pas pour du Smith. C'est simple, les anciennes traductions rendaient un style particulier, les textes s'apparentaient bien à de longs poèmes en prose, comme c'est le cas dans la langue de départ, comme ce doit être le cas dans la langue d'arrivée de mon point de vue. Ce n'est plus le cas maintenant, et pour moi ça casse vraiment le truc, comme si je lisais un autre auteur qui n'a plus rien de tellement spécial.

Albumine Tagada a écrit :Nébal et bien d'autres avaient pourtant l'air de louer le taf de Bétan.

Ouais, des gens qui n'ont lu que cette traduction, qui n'ont pas trop idée du résultat qu'on peut attendre? Sur les commentaires du projet, les rares personnes disant avoir connu l'ancienne ont exprimé leur déception.
zen arcade
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Re: Clark Ashton Smith chez Mnémos

Messagepar zen arcade » 27 septembre 2017 à 16:52

Ce serait possible d'avoir quelques exemples représentatifs pour se faire une idée ?
Angarth
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Re: Clark Ashton Smith chez Mnémos

Messagepar Angarth » 27 septembre 2017 à 17:46

Le problème des extraits, c'est ça que rend difficilement l'effet d'une lecture prolongée de ces différences de style, de même, encore faut-il être sensible à ces particularités, et tout le monde n'a pas l'habitude de lire Smith. Mais voilà le début d'un "La venue du ver", "L'ombre double", un extrait de "Les nécromanciens de Naat" (je donne les anciens titres), qui rendaient bien cette poésie en prose et le style incantatoire de Smith. (Dès le début voyez le Ce fut au milieu de l'été ==> En ce milieu d'été, bien moins adapté à cette poésie en prose.) J'espère ne pas avoir fait de fautes :


Ce fut au milieu de l'été que le magicien Evagh, qui habitait au bord de la mer boréale, remarqua l'apparition d'étranges et inhabituels phénomènes. Le soleil brillait frileusement sur Mhu Thulan, dans un ciel aussi clair et pâle que de la glace. Le soir, l'aurore semblait suspendue du zénith à la terre comme une tapisserie dans la chambre des dieux. Les pavots étaient blêmes, et rares les anémones, dans les vallées qui s'étendaient par-delà les ravins derrière la demeure d'Evagh; et les fruits de son verger avaient une peau presque blanche, tandis que leur chair restait verte. Le jour, il voyait passer de grands vols d'oiseaux entamant hors de saison leur migration depuis les îles situées au nord de Mhu Thulan; et la nuit, il entendait la clameur d'autres multitudes qui traversaient le ciel.

Evagh s'inquiétait de ces présages, car sa magie ne parvenait pas à les interpréter de manière satisfaisante. Et sur le rivage, au pied de sa maison, les frustes pêcheurs du port étaient, eux aussi, troublés à leur manière. Jour après jour ils avaient traversé l'été dans leurs coracles de saules tendus de peaux d'élan, et lancé leurs seines – mais ils ne ramenaient que des poissons morts et déchiquetés, désséchés comme s'ils avaient été pris dans le feu ou la glace; aussi, à mesure que l'été avançait, avaient-ils l'un après l'autre abandonné la pêche, et seuls quelques rares individus se hasardaient encore en mer.
__________
Les habitants de Poséidonis m’ont connu sous le nom de Pharpetron ; je suis le dernier et le plus avancé des disciples d’Avyctes le sage, et pourtant, je ne saurais dire ce que la postérité retiendra de moi. C’est ainsi que, sous la lumière tamisée des lampes d’argent, dans la résidence de marbre de mon maître perchée au-dessus d’un océan furieux, j’écris mon récit d’une main leste, grattant d’une encre de sorcier sur un antique parchemin de dragon gris d’une valeur inestimable. Et lorsque j’en aurai terminé, je roulerai les pages pour les sceller dans un cylindre d’orichalque que je jetterai dans la mer depuis l’une des plus hautes fenêtres ; ainsi, ce que je vais devenir ne pourra pas les détruire. Et peut-être qu’un des marins de Lephara qui, dans leurs trirèmes, croisent d’Ump à Préore, trouvera le cylindre ; ou des pêcheurs le prendront dans leurs filets ; et après avoir lu mon récit, les hommes apprendront la vérité et entendront mon avertissement ; et à partir de ce jour, personne ne s’approchera de la pâle demeure d’Avyctes, désormais hantée par les démons.

Six années durant, je suis resté au service de mon maître âgé, me perdant dans l’étude de l’occulte et des arcanes, en oubliant les désirs impérieux de la jeunesse. Ensemble, nous nous sommes plongés plus profondément que n’importe qui dans les savoirs interdits ; nous avons résolu les hiéroglyphes gardant des formules pré-humaines ; nous nous sommes entretenus avec des morts préhistoriques ; nous avons invoqué ceux qui hantent des cryptes scellées dans de terrifiants abîmes d’outre-espace. Rares sont les fils de l’homme qui ont pris la peine de nous chercher dans ces arêtes rocheuses et désolées battues par les vents ; nombreux sont les êtres sans noms qui sont venus nous voir depuis les confins de l’espace et du temps.

Le manoir que nous habitons est blanc et sévère comme un sépulcre, plus ancien que les souvenirs des morts bâtis par des hommes ou des diables dont même les mythes ont perdu toute mémoire. Loin en contrebas, sur les récifs noirs et nus, la mer du Nord indomptable rugit et s’élance à l’assaut de la falaise ou se replie dans un murmure étonné évoquant une armée de démons et, une fois de plus, tel un sépulcre hanté d’échos, la demeure s’emplit de voix tumultueuses ; et le vent gémit désespérément le long des tours sans pouvoir les faire plier. Du côté du rivage, le manoir s’élève tout droit comme un prolongement de la falaise même ; mais de l’autre côté, il y a des terrasses plantées de cèdres nains et tordus constamment battus par les bourrasques de vent. D’énormes monstres de marbre gardent les portails et des géantes, également de marbre, les portiques surplombant la mer ; et partout dans les chambres et des couloirs trônent de grandes statues et des momies. Mais à part ces présences figées et les esprits que nous avons invoqués, il n’y a personne pour nous tenir compagnie ; et les ombres et les liches s’occupent de nos besoins quotidiens.
__________
- Es-tu vraiment Dalili? lui demanda-t-il.
Elle répondit avec lenteur, d'une voix sans timbre, indistincte.
- Je suis Dalili.
Yadar, écrasé de mystère, de désespoir et de douleur, eut l'impression qu'elle lui parlait d'un pays bien plus lointain que toutes les lieues pénibles qu'il avait parcourues pour la retrouver. Il craignait de comprendre le changement qui s'était opéré en elle, et lui dit avec tendresse :
- Tu me connais bien, car je suis ton amant, le prince Yadar, qui te cherche à travers la moitié des royaumes de la terre et qui, pour toi, a fini par naviguer sur une mer infinie.
Elle répondit comme quelqu'un qui se trouve sous l'influence d'une forte drogue, en répétant des mots sans les comprendre vraiment.
- Je te connais bien.
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Re: Clark Ashton Smith chez Mnémos

Messagepar Albumine Tagada » 27 septembre 2017 à 22:09

Merci pour les infos sur les (rares) éditions en français de Smith.
Quant aux remarques sur les trad', bon... Perso, je ne me sens pas capable de juger, ne connaissant pas assez Smith et son style pour donner mon avis. Juste une question : ce que tu cites au-dessus, c'est une ancienne version VF, c'est ça ? Tu n'as pas mis le passage Mnémos (ou alors je n'ai pas compris).
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Re: Clark Ashton Smith chez Mnémos

Messagepar Angarth » 27 septembre 2017 à 23:42

Albumine Tagada : oui, je n'ai pas reproduit les extraits des nouvelles traductions, car bon vu que je les critique, je ne sais pas trop si je pourrais avoir des ennuis ^ ^
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Re: Clark Ashton Smith chez Mnémos

Messagepar Nébal » 28 septembre 2017 à 07:16

Pour comparer, ça pourrait être bien.

Je plaide coupable : c'est vrai, je n'avais quasiment pas lu CAS en français jusqu'alors, et guère plus en anglais - autant dire pas du tout dans les deux cas, car très peu s'en faut. Mais je suis quand même surpris par la virulence de cette critique. Je ne dispose pas de tous les éléments pour en juger, certes, mais la langue des nouvelles traductions de Zothique et d'Averoigne m'a séduit, j'y ai trouvé cette singularité stylistique, cette poésie particulière, cette dimension incantatoire et décadente. A tort peut-être, et peut-être est-ce "moins bien" que les précédentes traductions, c'est possible.

Je suis étonné quand même par cette défense des anciennes traductions de Smith, parce que, si le cas des poèmes en prose est à part, via Philippe Gindre, les échos des NéO ou Masque Fantastique notamment chez des lecteurs autrement plus compétents que moi étaient pour le moins mitigés, au mieux - ils étaient très loin de porter au pinacle ces vieilles traductions ; certains ont d'ailleurs employé la même expression de "massacre" pour Zothique ancienne version, tout particulièrement, jugé illisible et clairement pas à la hauteur - du coup, "les rares personnes disant avoir connu l'ancienne [traduction] ont exprimé leur déception", je ne sais pas...

Note, je peux comprendre cette réaction de colère face à une nouvelle trad qui ne serait pas à la hauteur des précédentes, alors que c'est pourtant le propos - en matière de lovecrafteries, guère éloignée, je peste sans doute avec des mots aussi durs et autant d'implication personnelle contre les bêtises de François Bon. D'ailleurs, dans le même registre, je peux aussi comprendre, du coup, qu'on reste attaché à la traduction dans laquelle on a découvert une œuvre, même en la sachant "objectivement critiquable" - Jacques Papy en PdF pour Lovecraft, du coup...

Je veux bien croire que cette nouvelle édition de Smith est le massacre que tu dénonces, donc, mais ça ne me saute pas aux yeux, je demande encore à être convaincu. Très sérieusement, sans ironie aucune.
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Re: Clark Ashton Smith chez Mnémos

Messagepar Angarth » 28 septembre 2017 à 18:21

Nébal a écrit :Je ne dispose pas de tous les éléments pour en juger, certes, mais la langue des nouvelles traductions de Zothique et d'Averoigne m'a séduit, j'y ai trouvé cette singularité stylistique, cette poésie particulière, cette dimension incantatoire et décadente. A tort peut-être, et peut-être est-ce "moins bien" que les précédentes traductions, c'est possible.

On retrouve certes une singularité, une poésie etc, mais ce n'est qu'un faible écho la plupart du temps (L'empire des nécromants était plutôt bien traduit je trouve, mais c'est une exception...).

Nébal a écrit :Je suis étonné quand même par cette défense des anciennes traductions de Smith, parce que, si le cas des poèmes en prose est à part, via Philippe Gindre, les échos des NéO ou Masque Fantastique notamment chez des lecteurs autrement plus compétents que moi étaient pour le moins mitigés, au mieux - ils étaient très loin de porter au pinacle ces vieilles traductions ; certains ont d'ailleurs employé la même expression de "massacre" pour Zothique ancienne version, tout particulièrement, jugé illisible et clairement pas à la hauteur - du coup, "les rares personnes disant avoir connu l'ancienne [traduction] ont exprimé leur déception", je ne sais pas...

Il faut remettre les choses dans leur contexte, les anciennes traductions pouvaient être critiquées pour :
- Un nombre très élevé de traducteurs
Ce qui évidemment, tend à laisser des divergences. Mais si les trois nouveaux traducteurs se sont mis d'accord sur certains points, leur style est très facilement reconnaissable, et par-là les différences sont bien plus fortes maintenant de mon point de vue.
- Des infidélités et des omissions inutiles de temps en temps
J'étais un des premiers à pester contre cela, et je n'ai jamais prétendu que ces vieilles traductions étaient parfaites. Mais au moins ça donnait un équivalent du style de Smith en français, chose essentielle et qui change tout de mon point de vue.

Quant à Zothique, l'ancienne traduction est très bonne... Je pense que n'importe qui de censé pouvant faire la comparaison aujourd'hui, se rendrait compte de la qualité de ces versions, et à quel point ce n'est pas facile de traduire Smith, une langue très codifiée que la poésie en prose. C'est pour ça que plutôt que parler de massacre, je préfère dire que ça ne convient guère pour du Smith (même si l'effet du coup est un peu le même).

Nébal a écrit :Note, je peux comprendre cette réaction de colère face à une nouvelle trad qui ne serait pas à la hauteur des précédentes, alors que c'est pourtant le propos - en matière de lovecrafteries, guère éloignée, je peste sans doute avec des mots aussi durs et autant d'implication personnelle contre les bêtises de François Bon. D'ailleurs, dans le même registre, je peux aussi comprendre, du coup, qu'on reste attaché à la traduction dans laquelle on a découvert une œuvre, même en la sachant "objectivement critiquable" - Jacques Papy en PdF pour Lovecraft, du coup...

En tout cas, je sais pertinemment que je ne reste pas attaché à cette traduction parce que je l'aurais découverte avant... Et découverte il n'y a pas si longtemps du reste, ça ne remonte pas comme la madeleine de Proust. Même si on prend des textes que je n'ai lu qu'une fois il y a quelques années, dont je n'ai plus le souvenir, y a pas photo. Ce serait un peu comme se demander si je préfère les Lovecraft Papy aux François Bon parce que je les aurais lues avant : bah euh, la différence de qualité est évidente non? Et dans l'autre sens, je ne préfère pas toujours les premières traductions que j'ai lues.

Nébal a écrit :Je veux bien croire que cette nouvelle édition de Smith est le massacre que tu dénonces, donc, mais ça ne me saute pas aux yeux, je demande encore à être convaincu. Très sérieusement, sans ironie aucune.

D'accord, mais je ne vois pas très bien ce que je pourrais faire de plus. A part te dire d'essayer de mettre la main sur le vieux bouquin L'empire des nécromants, ou sur celui de Zothique, mais ce ne serait sûrement pas donné...
Modifié en dernier par Angarth le 28 septembre 2017 à 19:26, modifié 3 fois.
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Re: Clark Ashton Smith chez Mnémos

Messagepar Angarth » 28 septembre 2017 à 18:44

Tiens si ça peut te faire réfléchir, note que si Philippe Gindre a des mots moins sévères que moi (on n'a pas non plus le même statut), il n'a pas l'air si emballé non plus par le rendu. Et au fond, c'est déjà bien ce que ça sous-entend, qu'on n'a pas au final un équivalent de la forme en français (alors que pour paraphraser Flaubert, le style est un peu tout dans la plupart de ces textes de Smith) :

"Par contre, j'avais été étonné, lors de la présentation, d'entendre mettre en avant le fait qu'il était nécessaire d'être "près du texte". C'est parfois indispensable, notamment lorsque des auteurs traitent de spécifiques à la langue qu'ils emploient et où il est difficile, même en l'absence des fameux jeux de mots intraduisibles, de "faire comme si" le texte avait été écrit en français. S'agissant de Smith, j'ai toujours eu l'impression qu'il était possible de se laisser aller, toutes proportions gardées, de tendre vers quelque chose que Smith lui-même aurait écrit s'il s'était exprimé en français. C'est toujours illusoire, bien sûr: si le hasard l'avait fait naître dans un pays francophone il aurait écrit autre chose, et n'aurait peut-être pas écrit du tout, mais disons que lorsqu'un auteur touche à des choses aussi universelles, et lorsqu'il les exprime par le biais de la nouvelle ou du poèmes en prose, sous des formes proches de ce qui existe en Français, on peut essayer de se rapprocher d'une écriture idiomatique et "faire semblant d'y croire"."

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