L'ère du numérique... et les forces en présence

T. Di R.

L'ère du numérique... et les forces en présence

Messagepar T. Di R. » 23 novembre 2009 à 16:53

J'ai reçu vendredi matin (le 20 nov. 2009) un avenant au contrat régissant les droits de mon roman "Le syndrome de l'éléphant" paru chez Denoel en 2008. L'avenant concernait le règlement des droits éventuels liés à une exploitation numérique du livre en question. Offre royale de l'éditeur: pourcentage défini pour l'édition papier (quand on connaît ce qu'engendre comme frais la numérisation d'un texte de 350-500 Ko en moyenne..). Ayerdhal part en croisade (http://ledroitduserf.canalblog.com/), on le suit.

L'ère du numérique déboule en trombe, c'est clair, maintenant, et tout ce que trouvent à faire certains éditeurs (j'ai bien écrit "certains"), c'est de choisir leur camp: celui d'un bénéfice par défaut, incluant par cette rémunération squelettique le piratage inéluctable des données et le manque à gagner (aucun système de protection n'est fiable, j'en sais quelque chose). L'écrivain, bien sûr, sa sauvegarde, sa défense, tout ceci n'est qu'accessoire, négligeable.

C'est à vomir.

Je ne signerai pas un tel avenant. Je ne signerai pas un avenant proposant 25% (l'offre unilatérale de Dumay face à ses "décideurs"). Je ne signerai pas un avenant à 50% non plus. Les pirates n'étant même plus arrêtés par la tâche ingrate d'un scannage de plusieurs centaines de pages (les OCR ont fait des progrès stupéfiants), nous sommes tous morts à moyen terme (voir le témoignage de Keff, sur le site du droit du cerf sus-mentionné).
Olivier publiera peut-être mon prochain roman (j'ai bien écrit "peut-être"); si tout se délite, et que l'offre se rétrécit autant que la demande, pourrait-t-il publier le suivant? Les éditeurs, quels qu'ils soient, ne seront-ils pas obligés de rogner à la marge dans leurs propres choix? Je le crains.

Et franchement, je suis en colère.
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Fuck You
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Re: L'ère du numérique... et les forces en présence

Messagepar Fuck You » 23 novembre 2009 à 19:50

J'ai du mal à suivre le raisonnement qui te conduit des éditeurs qui sous-payent aux "pirates" qui risquent de couler la profession. Cela dit, il y a dans les commentaires du Droit du Serf une intervention d'Olivier Paquet avec laquelle je suis plutôt d'accord :

- Il ne faut pas avoir peur du piratage. C'est un atout, pas un danger. Il permet de faire circuler beaucoup plus vite des textes. Ca fait partie de la promotion (pour faire simple). C'est pourquoi il faut encourager des méthodes d'accès et de ventes des textes numériques les plus aisées, et les plus faciles possibles. Le succès d'iTunes repose sur sa simplicité (un clic, un achat). Tout ce qui rend compliqué l'achat, c'est encourager le piratage.
Le piratage est un faux problème, c'est comme accuser les bibliothèques et les prêts entre amis de ruiner la littérature. La SF étant une littérature fondamentalement basée sur le bouche à oreilles plutôt que sur les grands médias, le piratage fait partie de la chaîne.


Nous sommes confrontés à un changement de paradigme, c'est tout. Faut pas que ça empêche d'écrire les gens qui ont du talent.
Fuck me, Ray Bradury.
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Re: L'ère du numérique... et les forces en présence

Messagepar Gregory Drake » 24 novembre 2009 à 01:13

Plutôt d'accord avec ta citation d'Olivier Paquet. Je voudrais y ajouter quelques modestes réflexions :

Proposer les ouvrages sous forme digitale à leur sortie me semble une monumentale erreur car les fichiers se retrouveront instantanément sur le net sous une forme "authentique" (à la différence d'un scan ou d'une saisie clavier dont l'authenticité peut toujours paraître douteuse sur une œuvre de plus de 200 pages).

Le pirate semble plus intéressé (quel que soit le média piraté) par la nouveauté que par le fond de catalogue (il suffit de parcourir les sites de référencement que l'on peut trouver assez facilement par Google pour s'en rendre compte). Il semble aussi, jusqu'à présent, plus intéressé par la musique (rip d'un cd -> 5 minutes), le cinéma (encodage d'un DVD en Divx -> 30 à 120 minutes selon un certain nombre de paramètres), les jeux (sans doute pas mal d'heure de cracking mais il s'agit d'un monde différent ou le but est de montrer que l'on est le meilleur en programmation).

Numérisation d'un ouvrage de 300 pages : sans doute 300 x 30 s d'OCR soit 150 minutes, agrémentées de quelques heures (disons 6 pour quelqu'un qui corrige vite et veut bien faire son boulot et, donc, ne veut pas passer pour un Pirate analphabète) de corrections car l'OCR est toujours loin d'être parfait et ne le sera sans doute jamais (vive le français et ses difficultés). Selon toute vraisemblance (sauf fuites entre l'ordi de l'auteur et la librairie), une version numérique pirate de qualité correcte ne pourra se trouver sur le net qu'une semaine ou deux après la sortie papier de l'ouvrage en librairie. Ce qui bousillera sans aucun doute le côté exclu si cher aux pirates de tous poils.

Pour qu'une copie pirate d'un média émerge sur le net, il faut que son artisan en tire une certaine gloire. C'est la règle. Vérifiez, vous verrez. Le type qui s'est fait choper par Gallimard pour avoir posté une traduction de Harry Potter and the deathly hallows a bossé d'arrache pied pour deux raisons : il était passionné et il voulait qu'on le remarque. Notez qu'il n'a pas choisi de traduire Axis de Robert Charles Wilson. Cet élément à son importance, non ?

Regardons maintenant aux deux bouts du tuyau et posons nous les bonnes questions. Deux me viennent à l'esprit :

1/Qui va s'emmerder à travailler des heures entières sur la numérisation d'un ouvrage de SF dont le résultat final (un fichier pirate de qualité au mieux médiocre) intéressera au mieux une centaine de personnes ?

Un fou sans famille et au chômage, peut-être ? Du genre qui se lassera au bout du troisième délit ? Alors qu'il doit bien sortir une vingtaine d'ouvrages par mois ? Mais quel boulot de titan !

2/Qui va s'emmerder à passer quelques précieuses heures de lecture sur un fichier qui sera fatalement truffé d'erreurs (orthographe, mise en page...) sous prétexte qu'il l'a eu à l'oeil alors qu'il aurait pu l'emprunter à la bibliothèque, à un ami ou l'acheter d'occasion à bas prix et passer un bon moment non spolié ?

Certainement pas un lecteur de SF, habituel bon client des éditeurs de SF, ne supportant pas plus d'une coquille par page.

Que Werber, Levy, Nothomb, Houellebecq et autres "gros" vendeurs aient peur d'être piratés, je passe, en restant sceptique... Tout de même... La communauté SF est trop petite pour que pareil cancer pousse en elle avec du piratage "artisanal".

Par contre, proposer le fichier numérique en première exclusivité... serait comme mettre en vente un DVD le jour de la sortie du film en salle. Quelle que soit la taille du marché.

Notez... on aurait enfin la paix au cinoche ;-)
Herbefol
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Re: L'ère du numérique... et les forces en présence

Messagepar Herbefol » 24 novembre 2009 à 08:44

Alors là je crois que c'est faire preuve de naïveté que de penser cela.
Je m'explique. D'une part une partie des pirates (au moins au niveau musique) se fout pas mal de la qualité de ce qu'il télécharge, voir même de ce qu'il télécharge, tout ce qui compte c'est d'en avoir et le plus possible. Une partie des pirates n'a pas écouté et n'écoutera pas la totalité de ce qu'il récupère.
D'autre part les décalages entre les sorties favorisent au contraire le piratage. C'est l'une des raisons des sorties mondialisées pour la plupart des grandes machines hollywoodiennes.
De plus, au niveau livre en anglais, c'est ignorer le volume du catalogue déjà disponible en piratage. Certes peut-être pas à la hauteur de ce qui est disponible en papier, quoique... J'avais fait l'expérience il y a quelques mois, par curiosité, en cherchant du Charles Sheffield. En deux minutes avec emule j'avais trouvé un package d'une bonne quinzaine de romans et sous une forme pas trop pourrie.
Décaler les sorties c'est compliquer l'accès aux oeuvres, tout comme mettre des drm. Et compliquer l'accès aux oeuvres c'est les vendre moins. C'est aussi simple que ça.
Là où je suis un peu inquiet c'est au niveau de la distribution. J'ai peur que les éditeurs, notamment français, ne soit partis en retard. Grosso modo s'ils ne distribuent pas eux-mêmes leurs ebook on risque d'avoir la même situation qu'avec la musique, un distributeur qui écrase le marché (amazon remplaçant itunes) et imposant les tarifs et les marges, et là les auteurs peuvent s'asseoir sur leurs cinquante pour cent. Bref, une fois de plus l'évolution du domaine risque de ne pas être entre les mains des artistes.
Il serait intéressant de s'avoir combien touche les auteurs de chez Baen, qui distribue son catalogue en ebook depuis déjà de nombreuses années à des tarifs très attractifs, une partie du catalogue étant gratuite et le reste disponible dès la sortie du livre, en une grande variété de formats.
L'affaire Herbefol
Au sommaire : La pointe d'argent de Cook, Black Man de Morgan, Navigator de Baxter, Cheval de Troie de Wells & The Labyrinth Index de Stross.
T. Di R.

Re: L'ère du numérique... et les forces en présence

Messagepar T. Di R. » 24 novembre 2009 à 09:55

Roland a écrit :J'ai du mal à suivre le raisonnement qui te conduit des éditeurs qui sous-payent aux "pirates" qui risquent de couler la profession.


Parce qu'en proposant d'emblée des pourcentages aussi dérisoires, ils baissent les bras et intègrent déjà la donne du piratage; et parce qu'ils ne préservent pas l'intérêt de l'auteur. Ils tentent de limiter leur propre casse.

Je ne partage pas l'optimisme raisonné de "Gregory Drake", hélas, et me rapproche de l'analyse d'"Herbefol". Entièrement d'accord, le piratage est une question de volume, pas de discernement. Il suffit de voir l'offre incroyablement pléthorique des réseaux p2p en .mp3 pour s'en convaincre; on trouve de tout, d'absolument tout. Je veux dire de tous les genres musicaux. Si les fichiers numériques littéraires se développent, on trouvera donc de tout aussi.

Si les pirates scannent, l'arrivée du marché numérique va les ravir d'autant plus. Et pour le coup, ils auront à leur disposition des fichiers totalement propres.

Les réseaux p2p n'ont en rien responsabilisé leurs "clients", c'est une erreur monumentale de penser le contraire. Les dernières "majors" - qui sont au bord du gouffre - devraient enrichir leurs offres (coffrets plus travaillés, que sais-je encore?), elles ne le font pas, parce que là aussi, elles veulent continuer à conserver les mêmes marges qu'au temps royal du CD avant internet. Les éditeurs sont en train de commettre la même erreur en pensant qu'un DRM sauvera le secteur du naufrage et en refusant de redéfinir leurs propres marges.

Pour moi, c'est aussi simple que ça.

Roland a écrit :Nous sommes confrontés à un changement de paradigme, c'est tout. Faut pas que ça empêche d'écrire les gens qui ont du talent.


J'ai la prétention de croire que tu pensais aussi à moi en disant cela. Reste que les vrais éditeurs qui surnageront (pour moi, Olive est du nombre, indubitablement) devront réajuster leur offre en fonction d'une demande amoindrie par le "marché" parallèle du piratage. Et tu sais aussi bien que moi, Roland, que les premiers touchés sont les éléments les moins porteurs économiquement. C'est comme ça, c'est tout. Je ne juge pas. Je ne fais que constater.
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Re: L'ère du numérique... et les forces en présence

Messagepar Patrice2 » 24 novembre 2009 à 10:49

Salut,

Le fait que le % soit le même que pour le livre papier est proprement scandaleux. Et rien ne justifie cela.

Maintenant, je pense comme Roland, comme Olivier Paquet (alias Erion sur les divers forums) que le piratage est aussi une chance. Et je rappellerai une chose que j'ai déjà signalé notamment sur le forum d'ActuSF, en guise de comparaison. Certes, ce ne sera pas dans le domaine français (puisque ça n'existe pas encore), mais dans le domaine russe.

Depuis que la Russie a accès à internet, il se trouve des gens pour scanner intégralement des livres. Des tas de livres, de tous genres, de tous styles, de toutes tailles. C'est illégal, bien sûr. La plus grosse bibliothèque virtuelle (et la plus ancienne), est celle de Maxime Mochkov, www.lib.ru
Comme vous pouvez le voir, l'interface est dégueulasse, minimaliste à souhait, et tous les textes (des dizaines de milliers de textes!) sont en .txt
Pourquoi .txt? Parce que ça va partout: ordinateur, téléphone, etc.. Et finalement, ça ne gène personne. Et chacun peut le mettre au format qu'il voudra. C'est de la numérisation au kilomètre, mais relue un minimum, ce qui fait que les coquilles sont rares.
D'autres sites ont copié lib.ru
Et d'autres proposent des offres payantes sur ces mêmes textes.

En définitive, beaucoup d'auteurs mettent eux-mêmes leurs textes en lignes. Souvent tous leurs textes (y compris des extraits ou fragments jamais publiés en volumes), gratuitement.
C'est le cas des frères Strougatski, ou d'auteurs plus récents comme Iouli Bourkine. D'autres se contentent de certains textes sélectionnés.

Ces pratiques massives ont-elles fait baisser les ventes de livre papier. Absolument pas.
Par contre il y a une différence majeure entre le marché russe et le marché français. En Russie, le premier tirage d'un livre est de 5000 exemplaires, et l'auteur ne gagne que des cacahouètes dessus, car le prix d'un exemplaire est très bas, et l'éditeur rogne sur tous les coûts. Si le livre est un succès, c'est à partir du second tirage (quand les frais de base sont amortis) que l'auteur commence à gagner sérieusement de l'argent.
Il a donc tout intérêt à faire connaître son texte pour que le premier tirage s'écoule.

Mais en dépit de ces différences, je pense aussi qu'un offre massive, diversifiée et aisée d'accès ne va pas faire chuter les ventes.

A+

Patrice
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Re: L'ère du numérique... et les forces en présence

Messagepar T. Di R. » 24 novembre 2009 à 11:28

Patrice a écrit :Mais en dépit de ces différences, je pense aussi qu'un offre massive, diversifiée et aisée d'accès ne va pas faire chuter les ventes.


Qu'est-ce que l'offre payante d'Itunes, par ex., a fait pour enrayer la chute des ventes des "majors"? Qu'est-ce que l'offre dvd (toujours plus de "bonus", entre autres) a fait pour enrayer ou restreindre le phénomène de piratage des films? Le noeud du problème est économique et se résume aux marges, à mes yeux.

Mais bon, si tu parviens à repondre aux deux questions que je pose, peut-être changerai-je d'avis, Patrice.
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Re: L'ère du numérique... et les forces en présence

Messagepar W » 24 novembre 2009 à 12:19

T. Di R. a écrit :Qu'est-ce que l'offre payante d'Itunes, par ex., a fait pour enrayer la chute des ventes des "majors"?
Il faut regarder ce problème plus globalement.
Les ménages consacrent une part globalement constante, et même plutôt en augmentation, aux "biens culturels". C'est à l'intérieur de cette enveloppe que la part du CD s'est restreinte, au profit du DVD, des téléphones portables ou autres écrans plats.
De plus, il me semble que les majors augmentent toujours leurs bénéfices (ou c'est leur CA ?).
It is a great honor to be here with all of my friends. So amazing + will Never Forget!
T. Di R.

Re: L'ère du numérique... et les forces en présence

Messagepar T. Di R. » 24 novembre 2009 à 12:27

W a écrit :
T. Di R. a écrit :Qu'est-ce que l'offre payante d'Itunes, par ex., a fait pour enrayer la chute des ventes des "majors"?
Il faut regarder ce problème plus globalement.
Les ménages consacrent une part globalement constante, et même plutôt en augmentation, aux "biens culturels". C'est à l'intérieur de cette enveloppe que la part du CD s'est restreinte, au profit du DVD, des téléphones portables ou autres écrans plats.
De plus, il me semble que les majors augmentent toujours leurs bénéfices (ou c'est leur CA ?).


Alors, on ne fréquente pas les mêmes "ménages". Moi, ceux que je connais font leur marché sur Piratebay... Désolé, mais c'est la réalité. Téléphones, écrans, je veux bien, puisque ce n'est pas piratable.

J'attends que l'on réponde à mes deux questions.
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Re: L'ère du numérique... et les forces en présence

Messagepar Patrice2 » 24 novembre 2009 à 12:38

Salut Thierry,

Ma foi, je persiste à penser que le livre et le disque ça n'est pas la même, que les gens n'ont pas le même comportement en face. Ce qui est normal.
Un disque ou un film, c'est en moyenne une heure et demi de bonheur. On zappe en permanence.

Un livre, c'est combien d'heures? On ne peut pas avoir le même mode de consommation face à ces "produits".

Mais encore une fois, je reviens sur mon exemple russe: là-bas l'offre gratuite est massive, et pourtant les ventes de livres sont bonnes. On ne peut pas en dire autant des disques, qui sont massivement piratés, et pour lesquels les ventes légales sont marginales.

A+

Patrice
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