Les Furtifs, Alain Damasio

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Léo Henry
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Re: Les Furtifs, Alain Damasio

Messagepar Léo Henry » 19 juin 2019 à 19:01



En fait, le Masque & la Plume c'est rap contender pour les vieux : pluies de punchlines, namedrop, public conquis d'avance.
Spoil : ce fight se finit sur une citation du traducteur japonais de Joyce. La Salle 101 n'a qu'à bien se tenir !
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saimonax
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Re: Les Furtifs, Alain Damasio

Messagepar saimonax » 26 août 2019 à 11:45

Bon, je dois avouer ma déconvenue, je suis arrivé à la moitié du livre, non sans peine, là où j'avais dévoré les précédents.
-Le livre donne l'impression d'avoir été écrit en 6 mois - drôle de paradoxe au regard de la longue attente.
-Le ressort narratif qui marche bien dans tout ce qui touche à la "fantasy" au sens large - à savoir la naïveté des personnages, obligatoire au déroulement de l'intrigue, basée sur la découverte et l'apprentissage - ne marche pas du tout, mais alors pas du tout, puisque le monde à découvrir, on le connait déjà...
-La psychologie des personnages est... bâclée, je n'ai pas d'autres mots, leur côté "gilet-jaunesque", au demeurant sympathique, est assez confondant de naïveté, dans les "mobilisations" politiques et autres ZAD, dans cette espèce de bienveillance altruiste idéalisée - on se croirait dans le film "problemos" par instants, mais en mode très sérieux...
-Les graphies sont vraiment gadget, à l'inverse de la Horde par ex.
-Et puis surtout, surtout, ce gros problème des écrivains de 40-50 balais qui essayent d'écrire "jeune et banlieue" ou "gouaille" quand ils sont d'une classe sociale que tout désigne à l'opposée : c'est ringard. Point. Le génie d'un Léo Henry, c'est justement d'inventer "son propre argot" - ou alors faut s'appeler Beauverger - là, toutes ces expressions font superficielles, elles sonnent faux, déjà datée, ce qui entame sacrément l'attachement qu'on peut avoir aux personnages, d'autant plus quand le roman se veut le reflet augmenté de notre actualité...
Bref, je peine à trouver la motivation pour continuer, ce qui est d'autant plus rageant que l'idée de départ est assez géniale...
à moins d'un coup de théâtre invraisemblable, donc...

edit : je viens de lire la chronique de Just) a)) 'Wo'rd', avec qui je suis en to)tal)e symbi)ose)
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Thomas Day
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Re: Les Furtifs, Alain Damasio

Messagepar Thomas Day » 29 août 2019 à 04:55

saimonax a écrit :Bref, je peine à trouver la motivation pour continuer, ce qui est d'autant plus rageant que l'idée de départ est assez géniale...à moins d'un coup de théâtre invraisemblable, donc...

edit : je viens de lire la chronique de Just) a)) 'Wo'rd', avec qui je suis en to)tal)e symbi)ose)


Une autre critique, pas tendre : celle du Blog-O-Livre.

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Re: Les Furtifs, Alain Damasio

Messagepar saimonax » 29 août 2019 à 15:08

c'est rassurant de constater qu'on y voit tous un peu la même chose. Je regrette même de ne pas avoir su trouver le mot "caricature", qui est tellement à propos ! Je kiffe le point précis où "Toni : J’ai d’ailleurs eu beaucoup de mal avec ce dernier qui est complètement caricatural, représentant 15 années de « culture djeuns » en un seul personnage, mélangeant à la fois le wesh, le verlan, les anglicismes" - ça décrit très bien ma gêne, celle de langages qui ne se mélangent pas entre eux
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Joachim-28
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Re: Les Furtifs, Alain Damasio

Messagepar Joachim-28 » 07 juin 2020 à 18:17

Les Furtifs – Alain Damasio. Voici ma review.
Après 15 ans d’absence sur la scène littéraire, Alain Damasio revient, avec un roman-pavé, un roman-monde et des idées, et nous plonge dans un avenir qui fait frissonner.
Voici les points saillants du roman :
Les Furtifs ou les mâchoires du capitalisme.
Dans un avenir proche, au vingt-et-unième siècle, la France n’a plus le même visage. Les villes sont privatisées, faute d’avoir su régler leur dette galopante, elles ont été dégradées par les agences de notation, puis vendues à des groupes privés. Ainsi, selon leur spécificité historique, les villes s’appellent désormais NestLyon (ville de la gastronomie), Paris-LVMH (ville du luxe), Cannes-Warner (ville du festival de cinéma). Ainsi, les mâchoires du capitalisme se sont refermées, lentement mais sûrement, sur ce qui reste de la République : la chose publique. J’ai exposé cette idée à un économiste, et il a confirmé que ce scénario n’était pas impossible, toutefois, à l’heure actuelle, lorsqu’une ville est en difficulté financière trop importante, c’est l’État qui lui vient en aide.
Ces villes, dans le roman, sont étagées en trois strates sociales : le statut Privilège, le statut Premium et le statut Standard. Selon qu’on appartient à l’une de ces strates, on n’a pas accès à certains espaces urbains. Comme dans les trains actuels, entre première classe et seconde classe. Mais me direz-vous, si toute la population n’a pas accès à toutes les parties de la ville, il y a un manque à gagner pour les commerçants ?! Que nenni, car l’auteur nous indique rapidement que dans ce vingt-et-unième siècle, ce sont les courses, les produits qui viennent à nous.
Couplé au spectre des multinationales toutes puissantes, s’ajoute le contrôle intégral de la population ; et comme l’explique Alain Damasio, le contrôle n’est pas tant la gouvernance que les pairs. En fait, il se fait double. On se contrôle les uns les autres, le patron sur son employé, le mari sur sa femme, etc. Puis, pour être sûr d’être géolocalisé, Alain Damasio nous propose non pas la puce électronique sous-cutanée, qui reste trop invasive et que la population rechignerait à se faire implanter, mais la bague au doigt, qui compile toutes nos informations, qui sait où nous sommes, et quand. Ainsi mariés, nous avons « Un anneau pour les gouverner tous ».
Le comble de cette dépersonnalisation de tout atteint son apogée quand l’identité même des individus, leur prénom, est un nom de marque : je m’appelle « Peugeot », ou « Dior » ; et chaque fois que le prénom de la personne est cité dans un document, on se voit créditer en argent. Ainsi, faisant de la pub comme si on se tatouait Google, ou Renault sur le front, on peut arrondir ses fins de mois !
L’infra-monde virtuel sait tout sur nous : ce qu’on a lu dernièrement, l’état d’usure de nos chaussures, etc. À ce titre, on renverra le lecteur, sur le roman de Marc Elsberg, Zéro, qui analyse parfaitement le techno-cocon dans lequel nous pénétrons doucement.
Voilà le tableau d’une société française sclérosée dans l’hyperconnectivité, l’I.A., et ses constats, avec l’œil perçant de l’auteur, qui nous transpercent : « Un réseau social est un tissu de solitudes reliées. Pas une communauté. » p 277. boom. Autant de vérités qui nous font appréhender et notre époque présente, et celle à venir.
Face à cette société qui emporte ses individus, se dresse un contre-pouvoir : les Furtifs. Ces créatures qui échappent au contrôle intégral, qui se nichent dans les angles morts de notre vision. Ces êtres de sons et de mouvements, qui métabolisent tout. Qui échappent tellement à tout, qu’on se demande s’ils existent vraiment. Une légende urbaine ? Sont-ils l’espoir, l’avenir ? Ou plutôt une menace de plus ? Les pro et les anti furtifs vont s’affronter.
C’est dans ce contexte, qu’un père va tenter de retrouver sa fille disparue, et renouer avec sa femme devenue proferrante.
Les furtifs, sons et typographie réinventés.
Les furtifs, c’est avant tout des créatures de sons, aux harmoniques distinctes, entre musique et langage, à la limite de la poésie vibratoire. Et la forme, la texture du roman s’en ressent.
La narration, comme dans La horde du contrevent, est ici polyphonique, et l’on se repère grâce à des signes de typographie. Ainsi, pour savoir quel personnage parle (à la première personne du singulier), un signe typographique en début de paragraphe nous l’indique. Des traits longs comme des mèches de cheveux pour les personnages de sexe féminin, des signes typographiques type virgules, doubles points pour d’autres personnages. Le roman a son propre langage, et force ainsi le lecteur à apprendre, à mémoriser. Pour nous y aider, nous avons en page de garde les six personnages principaux du roman, et leur identification typographique. De plus, certains passages jouent avec la typographie : des points au-dessus de certaines lettres, des tirets ondulés, etc. L’auteur joue aussi avec l’orthographe, inversant deux lettres d’un même mot par exemple. Même la conjugaison y passe : on peut encore l’affiner, le conditionnel par exemple, pourrait se subdiviser en potentiel et irréel, affirme le narrateur. Enfin, l’inventivité de l’auteur se déploie dans un festival de néologismes, et plus précisément de mots-valises : proferrante, créalité, intechte, écocide, etc. En même temps que nous pénétrons dans le futur technologique, nous pénétrons dans un vocabulaire nouveau mais intuitif, moderne mais évocateur.
Enfin, pour mieux se pénétrer de l’univers du roman, le livre s’accompagne d’un marque-page renvoyant à un site Internet, et un code qui permet de télécharger l’album du roman, en huit morceaux, qui consiste en des passages choisis du roman lus avec passion par Alain Damasio, accompagné d’une musique de circonstance de Yan Péchin, oscillant entre contemplation et punk rythmé, une musique expérimentale, à l’image du roman.

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